Je suis un olivier de race « Agogio », j’ai été planté avec une vingtaine d’autres jeunes plants en l’an 1762 par Angelo Buenavente dans le campo alto (le champ d’en haut –NDLR-) qu’il venait juste d’acquérir.
Là j’ai grandi au milieu de mes semblables, bêché, taillé amoureusement par la famille Buenavente qui un temps sema du blé avec nous dans le champ.
Le cycle des années était immuable dans cette aride Calabre. L’hiver venteux tordait nos branches et les habitait de grives, puis venait le printemps où nos pieds se couvraient de coquelicots, ensuite l’été torride et assoiffé, grillait le sol, effaçant presque les couleurs. J’aimais surtout l’époque de la récolte, en automne, quand des nuées de jeunes filles venaient cueillir les olives en chantant dans nos rangs, j’en ai vues des amourettes, sous le figuier voisin !
Les Buenavente ont vendu à d’autres, ce qui n’a rien changé de notre ordinaire, nous avons vu plusieurs guerres, des famines et des périodes plus prospères ( c’est un bien grand mot dans cette région !) ou moins difficiles.
Et puis un jour, dans ma 234ième année, de gros engins sont venus pour nous déterrer avec une toute petite motte (j’ai dû abandonner une grosse partie de mes racines), nous mettre dans des pots de plastique et nous transporter trois par trois sur des camions.
Au moment du chargement, j’ai vu notre paysan empocher quelques billets crasseux, puis le moteur s’est mis en route et nous avons roulé, roulé dans la campagne, dans les villes, les autoroutes, le jour , la nuit dans les phares. Petit à petit la température baissait.
Nous qui n’avions connu qu’un seul paysage depuis plusieurs centaines d’années, nous étions tout déboussolés et totalement ébouriffés.
Enfin on nous a déchargés dans une pépinière où étaient entreposés des confrères d’Espagne qui avaient un peu la même histoire que nous.
Un jour, on m’a emporté pour me planter en pleine terre : ouf ! je commençais à être à l’étroit dans mon pot. Mais ce n’était pas dans un champ et j’étais le seul olivier. C’était sur un curieux monticule de terre avec de l’herbe verte et tondue autour duquel tournaient des voitures, à côté de moi était planté un olivier très snob, tondu comme une star.
Je ne sais pas pourquoi, les jours suivants on a coupé toutes mes branches feuillues : je n’étais plus qu’un tronc, j’ai eu beaucoup de mal, cette année-là, à fabriquer quelques branchettes pour montrer que j’étais vivant.
Pour compenser (peut être !) en hiver on m’a entortillé de guirlandes qui s’éclairaient la nuit.
Les années suivantes on a continué à raser systématiquement toutes mes branches, je vivotais difficilement, un arbre a besoin de feuilles pour vivre, je ne vous ferai pas de cours de biologie, car tout le monde sait ça. Je me sentais moche et rabougri, moi qui avais abrîté des dizaines d’ étourneaux dans ma ramure, moi qui produisais plus de 50 kilos d’olives par an.
Cette année, j’étais content, j’avais deux jolis rejets très prometteurs : la succession serait assurée
Il y a huit jours, des hommes sont venus avec des tronçonneuses, ils ont coupé cet olivier à la base et ils ont planté un très grand magniolia sur le rond point de Venelles (deux fleurs au palmarès des villes fleuries).
Quelqu'un peut me dire quel est l’intérêt d’un tel trafic ?
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